Livre de Job (6 / 9)



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Chapitre 26

 

1


Job prit la parole et dit :


2
Comme tu sais bien venir en aide à la faiblesse ! Comme tu prêtes secours au bras sans force !
3
Quels bons conseils tu donnes à celui qui manque d'intelligence ! Quelle abondance de sagesse tu fais paraître !
4
A qui s'adressent tes paroles ? Et qui est-ce qui t'inspire ?
5
Devant Dieu les ombres tremblent Au-dessous des eaux et de leurs habitants ;
6
Devant lui le séjour des morts est nu, L'abîme n'a point de voile.
7
Il étend le septentrion sur le vide, Il suspend la terre sur le néant.
8
Il renferme les eaux dans ses nuages, Et les nuages n'éclatent pas sous leur poids.
9
Il couvre la face de son trône, Il répand sur lui sa nuée.
10
Il a tracé un cercle à la surface des eaux, Comme limite entre la lumière et les ténèbres.
11
Les colonnes du ciel s'ébranlent, Et s'étonnent à sa menace.
12
Par sa force il soulève la mer, Par son intelligence il en brise l'orgueil.
13
Son souffle donne au ciel la sérénité, Sa main transperce le serpent fuyard.
14
Ce sont là les bords de ses voies, C'est le bruit léger qui nous en parvient ; Mais qui entendra le tonnerre de sa puissance ?

Chapitre 27

 

1


Job prit de nouveau la parole sous forme sentencieuse et dit :


2
Dieu qui me refuse justice est vivant ! Le Tout Puissant qui remplit mon âme d'amertume est vivant !
3
Aussi longtemps que j'aurai ma respiration, Et que le souffle de Dieu sera dans mes narines,
4
Mes lèvres ne prononceront rien d'injuste, Ma langue ne dira rien de faux.
5
Loin de moi la pensée de vous donner raison ! Jusqu'à mon dernier soupir je défendrai mon innocence ;
6
Je tiens à me justifier, et je ne faiblirai pas ; Mon coeur ne me fait de reproche sur aucun de mes jours.
7
Que mon ennemi soit comme le méchant, Et mon adversaire comme l'impie !
8
Quelle espérance reste-t-il à l'impie, Quand Dieu coupe le fil de sa vie, Quand il lui retire son âme ?
9
Est-ce que Dieu écoute ses cris, Quand l'angoisse vient l'assaillir ?
10
Fait-il du Tout Puissant ses délices ? Adresse-t-il en tout temps ses prières à Dieu ?
11
Je vous enseignerai les voies de Dieu, Je ne vous cacherai pas les desseins du Tout Puissant.
12
Mais vous les connaissez, et vous êtes d'accord ; Pourquoi donc vous laisser aller à de vaines pensées ?
13
Voici la part que Dieu réserve au méchant, L'héritage que le Tout Puissant destine à l'impie.
14
S'il a des fils en grand nombre, c'est pour le glaive, Et ses rejetons manquent de pain ;
15
Ceux qui échappent sont enterrés par la peste, Et leurs veuves ne les pleurent pas.
16
S'il amasse l'argent comme la poussière, S'il entasse les vêtements comme la boue,
17
C'est lui qui entasse, mais c'est le juste qui se revêt, C'est l'homme intègre qui a l'argent en partage.
18
Sa maison est comme celle que bâtit la teigne, Comme la cabane que fait un gardien.
19
Il se couche riche, et il meurt dépouillé ; Il ouvre les yeux, et tout a disparu.
20
Les terreurs le surprennent comme des eaux ; Un tourbillon l'enlève au milieu de la nuit.
21
Le vent d'orient l'emporte, et il s'en va ; Il l'arrache violemment de sa demeure.
22
Dieu lance sans pitié des traits contre lui, Et le méchant voudrait fuir pour les éviter.
23
On bat des mains à sa chute, Et on le siffle à son départ.

Chapitre 28

 

1


Il y a pour l'argent une mine d'où on le fait sortir, Et pour l'or un lieu d'où on l'extrait pour l'affiner ;


2
Le fer se tire de la poussière, Et la pierre se fond pour produire l'airain.
3
L'homme fait cesser les ténèbres ; Il explore, jusque dans les endroits les plus profonds, Les pierres cachées dans l'obscurité et dans l'ombre de la mort.
4
Il creuse un puits loin des lieux habités ; Ses pieds ne lui sont plus en aide, Et il est suspendu, balancé, loin des humains.
5
La terre, d'où sort le pain, Est bouleversée dans ses entrailles comme par le feu.
6
Ses pierres contiennent du saphir, Et l'on y trouve de la poudre d'or.
7
L'oiseau de proie n'en connaît pas le sentier, L'oeil du vautour ne l'a point aperçu ;
8
Les plus fiers animaux ne l'ont point foulé, Le lion n'y a jamais passé.
9
L'homme porte sa main sur le roc, Il renverse les montagnes depuis la racine ;
10
Il ouvre des tranchées dans les rochers, Et son oeil contemple tout ce qu'il y a de précieux ;
11
Il arrête l'écoulement des eaux, Et il produit à la lumière ce qui est caché.
12
Mais la sagesse, où se trouve-t-elle ? Où est la demeure de l'intelligence ?
13
L'homme n'en connaît point le prix ; Elle ne se trouve pas dans la terre des vivants.
14
L'abîme dit : Elle n'est point en moi ; Et la mer dit : Elle n'est point avec moi.
15
Elle ne se donne pas contre de l'or pur, Elle ne s'achète pas au poids de l'argent ;
16
Elle ne se pèse pas contre l'or d'Ophir, Ni contre le précieux onyx, ni contre le saphir ;
17
Elle ne peut se comparer à l'or ni au verre, Elle ne peut s'échanger pour un vase d'or fin.
18
Le corail et le cristal ne sont rien auprès d'elle : La sagesse vaut plus que les perles.
19
La topaze d'Éthiopie n'est point son égale, Et l'or pur n'entre pas en balance avec elle.
20
D'où vient donc la sagesse ? Où est la demeure de l'intelligence ?
21
Elle est cachée aux yeux de tout vivant, Elle est cachée aux oiseaux du ciel.
22
Le gouffre et la mort disent : Nous en avons entendu parler.
23
C'est Dieu qui en sait le chemin, C'est lui qui en connaît la demeure ;
24
Car il voit jusqu'aux extrémités de la terre, Il aperçoit tout sous les cieux.
25
Quand il régla le poids du vent, Et qu'il fixa la mesure des eaux,
26
Quand il donna des lois à la pluie, Et qu'il traça la route de l'éclair et du tonnerre,
27
Alors il vit la sagesse et la manifesta, Il en posa les fondements et la mit à l'épreuve.
28
Puis il dit à l'homme : Voici, la crainte du Seigneur, c'est la sagesse ; S'éloigner du mal, c'est l'intelligence.

Chapitre 29

 

1


Job prit de nouveau la parole sous forme sentencieuse et dit :


2
Oh ! que ne puis-je être comme aux mois du passé, Comme aux jours où Dieu me gardait,
3
Quand sa lampe brillait sur ma tête, Et que sa lumière me guidait dans les ténèbres !
4
Que ne suis-je comme aux jours de ma vigueur, Où Dieu veillait en ami sur ma tente,
5
Quand le Tout Puissant était encore avec moi, Et que mes enfants m'entouraient ;
6
Quand mes pieds se baignaient dans la crème Et que le rocher répandait près de moi des ruisseaux d'huile !
7
Si je sortais pour aller à la porte de la ville, Et si je me faisais préparer un siège dans la place,
8
Les jeunes gens se retiraient à mon approche, Les vieillards se levaient et se tenaient debout.
9
Les princes arrêtaient leurs discours, Et mettaient la main sur leur bouche ;
10
La voix des chefs se taisait, Et leur langue s'attachait à leur palais.
11
L'oreille qui m'entendait me disait heureux, L'oeil qui me voyait me rendait témoignage ;
12
Car je sauvais le pauvre qui implorait du secours, Et l'orphelin qui manquait d'appui.
13
La bénédiction du malheureux venait sur moi ; Je remplissais de joie le coeur de la veuve.
14
Je me revêtais de la justice et je lui servais de vêtement, J'avais ma droiture pour manteau et pour turban.
15
J'étais l'oeil de l'aveugle Et le pied du boiteux.
16
J'étais le père des misérables, J'examinais la cause de l'inconnu ;
17
Je brisais la mâchoire de l'injuste, Et j'arrachais de ses dents la proie.
18
Alors je disais : Je mourrai dans mon nid, Mes jours seront abondants comme le sable ;
19
L'eau pénétrera dans mes racines, La rosée passera la nuit sur mes branches ;
20
Ma gloire reverdira sans cesse, Et mon arc rajeunira dans ma main.
21
On m'écoutait et l'on restait dans l'attente, On gardait le silence devant mes conseils.
22
Après mes discours, nul ne répliquait, Et ma parole était pour tous une bienfaisante rosée ;
23
Ils comptaient sur moi comme sur la pluie, Ils ouvraient la bouche comme pour une pluie du printemps.
24
Je leur souriais quand ils perdaient courage, Et l'on ne pouvait chasser la sérénité de mon front.
25
J'aimais à aller vers eux, et je m'asseyais à leur tête ; J'étais comme un roi au milieu d'une troupe, Comme un consolateur auprès des affligés.

Chapitre 30

 

1


Et maintenant !... je suis la risée de plus jeunes que moi, De ceux dont je dédaignais de mettre les pères Parmi les chiens de mon troupeau.


2
Mais à quoi me servirait la force de leurs mains ? Ils sont incapables d'atteindre la vieillesse.
3
Desséchés par la misère et la faim, Ils fuient dans les lieux arides, Depuis longtemps abandonnés et déserts ;
4
Ils arrachent près des arbrisseaux les herbes sauvages, Et ils n'ont pour pain que la racine des genêts.
5
On les chasse du milieu des hommes, On crie après eux comme après des voleurs.
6
Ils habitent dans d'affreuses vallées, Dans les cavernes de la terre et dans les rochers ;
7
Ils hurlent parmi les buissons, Ils se rassemblent sous les ronces.
8
Etres vils et méprisés, On les repousse du pays.
9
Et maintenant, je suis l'objet de leurs chansons, Je suis en butte à leurs propos.
10
Ils ont horreur de moi, ils se détournent, Ils me crachent au visage.
11
Ils n'ont plus de retenue et ils m'humilient, Ils rejettent tout frein devant moi.
12
Ces misérables se lèvent à ma droite et me poussent les pieds, Ils se fraient contre moi des sentiers pour ma ruine ;
13
Ils détruisent mon propre sentier et travaillent à ma perte, Eux à qui personne ne viendrait en aide ;
14
Ils arrivent comme par une large brèche, Ils se précipitent sous les craquements.
15
Les terreurs m'assiègent ; Ma gloire est emportée comme par le vent, Mon bonheur a passé comme un nuage.
16
Et maintenant, mon âme s'épanche en mon sein, Les jours de la souffrance m'ont saisi.
17
La nuit me perce et m'arrache les os, La douleur qui me ronge ne se donne aucun repos,
18
Par la violence du mal mon vêtement perd sa forme, Il se colle à mon corps comme ma tunique.
19
Dieu m'a jeté dans la boue, Et je ressemble à la poussière et à la cendre.
20
Je crie vers toi, et tu ne me réponds pas ; Je me tiens debout, et tu me lances ton regard.
21
Tu deviens cruel contre moi, Tu me combats avec la force de ta main.
22
Tu mu soulèves, tu mu fais voler au-dessus du vent, Et tu m'anéantis au bruit de la tempête.
23
Car, je le sais, tu me mènes à la mort, Au rendez-vous de tous les vivants.
24
Mais celui qui va périr n'étend-il pas les mains ? Celui qui est dans le malheur n'implore-t-il pas du secours ?
25
N'avais-je pas des larmes pour l'infortuné ? Mon coeur n'avait-il pas pitié de l'indigent ?
26
J'attendais le bonheur, et le malheur est arrivé ; J'espérais la lumière, et les ténèbres sont venues.
27
Mes entrailles bouillonnent sans relâche, Les jours de la calamité m'ont surpris.
28
Je marche noirci, mais non par le soleil ; Je me lève en pleine assemblée, et je crie.
29
Je suis devenu le frère des chacals, Le compagnon des autruches.
30
Ma peau noircit et tombe, Mes os brûlent et se dessèchent.
31
Ma harpe n'est plus qu'un instrument de deuil, Et mon chalumeau ne peut rendre que des sons plaintifs.

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