Livre de Job (2 / 9)



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Chapitre 6

 

1


Job prit la parole et dit :


2
Oh ! s'il était possible de peser ma douleur, Et si toutes mes calamités étaient sur la balance,
3
Elles seraient plus pesantes que le sable de la mer ; Voilà pourquoi mes paroles vont jusqu'à la folie !
4
Car les flèches du Tout Puissant m'ont percé, Et mon âme en suce le venin ; Les terreurs de Dieu se rangent en bataille contre moi.
5
L'âne sauvage crie-t-il auprès de l'herbe tendre ? Le boeuf mugit-il auprès de son fourrage ?
6
Peut-on manger ce qui est fade et sans sel ? Y a-t-il de la saveur dans le blanc d'un oeuf ?
7
Ce que je voudrais ne pas toucher, C'est là ma nourriture, si dégoûtante soit-elle !
8
Puisse mon voeu s'accomplir, Et Dieu veuille réaliser mon espérance !
9
Qu'il plaise à Dieu de m'écraser, Qu'il étende sa main et qu'il m'achève !
10
Il me restera du moins une consolation, Une joie dans les maux dont il m'accable : Jamais je n'ai transgressé les ordres du Saint.
11
Pourquoi espérer quand je n'ai plus de force ? Pourquoi attendre quand ma fin est certaine ?
12
Ma force est-elle une force de pierre ? Mon corps est-il d'airain ?
13
Ne suis-je pas sans ressource, Et le salut n'est-il pas loin de moi ?
14
Celui qui souffre a droit à la compassion de son ami, Même quand il abandonnerait la crainte du Tout Puissant.
15
Mes frères sont perfides comme un torrent, Comme le lit des torrents qui disparaissent.
16
Les glaçons en troublent le cours, La neige s'y précipite ;
17
Viennent les chaleurs, et ils tarissent, Les feux du soleil, et leur lit demeure à sec.
18
Les caravanes se détournent de leur chemin, S'enfoncent dans le désert, et périssent.
19
Les caravanes de Théma fixent le regard, Les voyageurs de Séba sont pleins d'espoir ;
20
Ils sont honteux d'avoir eu confiance, Ils restent confondus quand ils arrivent.
21
Ainsi, vous êtes comme si vous n'existiez pas ; Vous voyez mon angoisse, et vous en avez horreur !
22
Vous ai-je dit : Donnez-moi quelque chose, Faites en ma faveur des présents avec vos biens,
23
Délivrez-moi de la main de l'ennemi, Rachetez-moi de la main des méchants ?
24
Instruisez-moi, et je me tairai ; Faites-moi comprendre en quoi j'ai péché.
25
Que les paroles vraies sont persuasives ! Mais que prouvent vos remontrances ?
26
Voulez-vous donc blâmer ce que j'ai dit, Et ne voir que du vent dans les discours d'un désespéré ?
27
Vous accablez un orphelin, Vous persécutez votre ami.
28
Regardez-moi, je vous prie ! Vous mentirais-je en face ?
29
Revenez, ne soyez pas injustes ; Revenez, et reconnaissez mon innocence.
30
Y a-t-il de l'iniquité sur ma langue, Et ma bouche ne discerne-t-elle pas le mal ?

Chapitre 7

 

1


Le sort de l'homme sur la terre est celui d'un soldat, Et ses jours sont ceux d'un mercenaire.


2
Comme l'esclave soupire après l'ombre, Comme l'ouvrier attend son salaire,
3
Ainsi j'ai pour partage des mois de douleur, J'ai pour mon lot des nuits de souffrance.
4
Je me couche, et je dis : Quand me lèverai-je ? quand finira la nuit ? Et je suis rassasié d'agitations jusqu'au point du jour.
5
Mon corps se couvre de vers et d'une croûte terreuse, Ma peau se crevasse et se dissout.
6
Mes jours sont plus rapides que la navette du tisserand, Ils s'évanouissent : plus d'espérance !
7
Souviens-toi que ma vie est un souffle ! Mes yeux ne reverront pas le bonheur.
8
L'oeil qui me regarde ne me regardera plus ; Ton oeil me cherchera, et je ne serai plus.
9
Comme la nuée se dissipe et s'en va, Celui qui descend au séjour des morts ne remontera pas ;
10
Il ne reviendra plus dans sa maison, Et le lieu qu'il habitait ne le connaîtra plus.
11
C'est pourquoi je ne retiendrai point ma bouche, Je parlerai dans l'angoisse de mon coeur, Je me plaindrai dans l'amertume de mon âme.
12
Suis-je une mer, ou un monstre marin, Pour que tu établisses des gardes autour de moi ?
13
Quand je dis : Mon lit me soulagera, Ma couche calmera mes douleurs,
14
C'est alors que tu m'effraies par des songes, Que tu m'épouvantes par des visions.
15
Ah ! je voudrais être étranglé ! Je voudrais la mort plutôt que ces os !
16
Je les méprise !... je ne vivrai pas toujours... Laisse-moi, car ma vie n'est qu'un souffle.
17
Qu'est-ce que l'homme, pour que tu en fasses tant de cas, Pour que tu daignes prendre garde à lui,
18
Pour que tu le visites tous les matins, Pour que tu l'éprouves à tous les instants ?
19
Quand cesseras-tu d'avoir le regard sur moi ? Quand me laisseras-tu le temps d'avaler ma salive ?
20
Si j'ai péché, qu'ai-je pu te faire, gardien des hommes ? Pourquoi me mettre en butte à tes traits ? Pourquoi me rendre à charge à moi-même ?
21
Que ne pardonnes-tu mon péché, Et que n'oublies-tu mon iniquité ? Car je vais me coucher dans la poussière ; Tu me chercheras, et je ne serai plus.

Chapitre 8

 

1


Bildad de Schuach prit la parole et dit :


2
Jusqu'à quand veux-tu discourir de la sorte, Et les paroles de ta bouche seront-elles un vent impétueux ?
3
Dieu renverserait-il le droit ? Le Tout Puissant renverserait-il la justice ?
4
Si tes fils ont péché contre lui, Il les a livrés à leur péché.
5
Mais toi, si tu as recours à Dieu, Si tu implores le Tout Puissant ;
6
Si tu es juste et droit, Certainement alors il veillera sur toi, Et rendra le bonheur à ton innocente demeure ;
7
Ton ancienne prospérité semblera peu de chose, Celle qui t'est réservée sera bien plus grande.
8
Interroge ceux des générations passées, Sois attentif à l'expérience de leurs pères.
9
Car nous sommes d'hier, et nous ne savons rien, Nos jours sur la terre ne sont qu'une ombre.
10
Ils t'instruiront, ils te parleront, Ils tireront de leur coeur ces sentences :
11
Le jonc croît-il sans marais ? Le roseau croît-il sans humidité ?
12
Encore vert et sans qu'on le coupe, Il sèche plus vite que toutes les herbes.
13
Ainsi arrive-t-il à tous ceux qui oublient Dieu, Et l'espérance de l'impie périra.
14
Son assurance est brisée, Son soutien est une toile d'araignée.
15
Il s'appuie sur sa maison, et elle n'est pas ferme ; Il s'y cramponne, et elle ne résiste pas.
16
Dans toute sa vigueur, en plein soleil, Il étend ses rameaux sur son jardin,
17
Il entrelace ses racines parmi les pierres, Il pénètre jusque dans les murailles ;
18
L'arrache-t-on du lieu qu'il occupe, Ce lieu le renie : Je ne t'ai point connu !
19
Telles sont les délices que ses voies lui procurent. Puis sur le même sol d'autres s'élèvent après lui.
20
Non, Dieu ne rejette point l'homme intègre, Et il ne protège point les méchants.
21
Il remplira ta bouche de cris de joie, Et tes lèvres de chants d'allégresse.
22
Tes ennemis seront couverts de honte ; La tente des méchants disparaîtra.

Chapitre 9

 

1


Job prit la parole et dit :


2
Je sais bien qu'il en est ainsi ; Comment l'homme serait-il juste devant Dieu ?
3
S'il voulait contester avec lui, Sur mille choses il ne pourrait répondre à une seule.
4
A lui la sagesse et la toute-puissance : Qui lui résisterait impunément ?
5
Il transporte soudain les montagnes, Il les renverse dans sa colère.
6
Il secoue la terre sur sa base, Et ses colonnes sont ébranlées.
7
Il commande au soleil, et le soleil ne paraît pas ; Il met un sceau sur les étoiles.
8
Seul, il étend les cieux, Il marche sur les hauteurs de la mer.
9
Il a créé la Grande Ourse, l'Orion et les Pléiades, Et les étoiles des régions australes.
10
Il fait des choses grandes et insondables, Des merveilles sans nombre.
11
Voici, il passe près de moi, et je ne le vois pas, Il s'en va, et je ne l'aperçois pas.
12
S'il enlève, qui s'y opposera ? Qui lui dira : Que fais-tu ?
13
Dieu ne retire point sa colère ; Sous lui s'inclinent les appuis de l'orgueil.
14
Et moi, comment lui répondre ? Quelles paroles choisir ?
15
Quand je serais juste, je ne répondrais pas ; Je ne puis qu'implorer mon juge.
16
Et quand il m'exaucerait, si je l'invoque, Je ne croirais pas qu'il eût écouté ma voix,
17
Lui qui m'assaille comme par une tempête, Qui multiplie sans raison mes blessures,
18
Qui ne me laisse pas respirer, Qui me rassasie d'amertume.
19
Recourir à la force ? Il est Tout Puissant. A la justice ? Qui me fera comparaître ?
20
Suis-je juste, ma bouche me condamnera ; Suis-je innocent, il me déclarera coupable.
21
Innocent ! Je le suis ; mais je ne tiens pas à la vie, Je méprise mon existence.
22
Qu'importe après tout ? Car, j'ose le dire, Il détruit l'innocent comme le coupable.
23
Si du moins le fléau donnait soudain la mort !... Mais il se rit des épreuves de l'innocent.
24
La terre est livrée aux mains de l'impie ; Il voile la face des juges. Si ce n'est pas lui, qui est-ce donc ?
25
Mes jours sont plus rapides qu'un courrier ; Ils fuient sans avoir vu le bonheur ;
26
Ils passent comme les navires de jonc, Comme l'aigle qui fond sur sa proie.
27
Si je dis : Je veux oublier mes souffrances, Laisser ma tristesse, reprendre courage,
28
Je suis effrayé de toutes mes douleurs. Je sais que tu ne me tiendras pas pour innocent.
29
Je serai jugé coupable ; Pourquoi me fatiguer en vain ?
30
Quand je me laverais dans la neige, Quand je purifierais mes mains avec du savon,
31
Tu me plongerais dans la fange, Et mes vêtements m'auraient en horreur.
32
Il n'est pas un homme comme moi, pour que je lui réponde, Pour que nous allions ensemble en justice.
33
Il n'y a pas entre nous d'arbitre, Qui pose sa main sur nous deux.
34
Qu'il retire sa verge de dessus moi, Que ses terreurs ne me troublent plus ;
35
Alors je parlerai et je ne le craindrai pas. Autrement, je ne suis point à moi-même.

Chapitre 10

 

1


Mon âme est dégoûtée de la vie ! Je donnerai cours à ma plainte, Je parlerai dans l'amertume de mon âme.


2
Je dis à Dieu : Ne me condamne pas ! Fais-moi savoir pourquoi tu me prends à partie !
3
Te paraît-il bien de maltraiter, De repousser l'ouvrage de tes mains, Et de faire briller ta faveur sur le conseil des méchants ?
4
As-tu des yeux de chair, Vois-tu comme voit un homme ?
5
Tes jours sont-ils comme les jours de l'homme, Et tes années comme ses années,
6
Pour que tu recherches mon iniquité, Pour que tu t'enquières de mon péché,
7
Sachant bien que je ne suis pas coupable, Et que nul ne peut me délivrer de ta main ?
8
Tes mains m'ont formé, elles m'ont créé, Elles m'ont fait tout entier... Et tu me détruirais !
9
Souviens-toi que tu m'as façonné comme de l'argile ; Voudrais-tu de nouveau me réduire en poussière ?
10
Ne m'as-tu pas coulé comme du lait ? Ne m'as-tu pas caillé comme du fromage ?
11
Tu m'as revêtu de peau et de chair, Tu m'as tissé d'os et de nerfs ;
12
Tu m'as accordé ta grâce avec la vie, Tu m'as conservé par tes soins et sous ta garde.
13
Voici néanmoins ce que tu cachais dans ton coeur, Voici, je le sais, ce que tu as résolu en toi-même.
14
Si je pèche, tu m'observes, Tu ne pardonnes pas mon iniquité.
15
Suis-je coupable, malheur à moi ! Suis-je innocent, je n'ose lever la tête, Rassasié de honte et absorbé dans ma misère.
16
Et si j'ose la lever, tu me poursuis comme un lion, Tu me frappes encore par des prodiges.
17
Tu m'opposes de nouveaux témoins, Tu multiplies tes fureurs contre moi, Tu m'assailles d'une succession de calamités.
18
Pourquoi m'as-tu fait sortir du sein de ma mère ? Je serais mort, et aucun oeil ne m'aurait vu ;
19
Je serais comme si je n'eusse pas existé, Et j'aurais passé du ventre de ma mère au sépulcre.
20
Mes jours ne sont-ils pas en petit nombre ? Qu'il me laisse, Qu'il se retire de moi, et que je respire un peu,
21
Avant que je m'en aille, pour ne plus revenir, Dans le pays des ténèbres et de l'ombre de la mort,
22
Pays d'une obscurité profonde, Où règnent l'ombre de la mort et la confusion, Et où la lumière est semblable aux ténèbres.

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